Mélina et Mikis, derniers héros grecs ?
Mélina et Mikis, derniers héros grecs ?
Une lecture de l’ouvrage de Nathalie Katinakis, Mélina Mercouri et Mikis Théodorakis, Les derniers héros grecs, L’Harmattan, 2011
« Malheur au pays qui a besoin de héros ! ». Nathalie Katinakis ne s’interroge pas sur cette phrase de Brecht et préfère se poser, dès les premières pages de son livre, trois questions simples :
- Pourquoi ces deux artistes ont-ils été consacrés à travers le monde comme des figures de proue de la Grèce ?
- Comment ont-ils réussi à marquer à ce point l’imaginaire collectif?
- Pourquoi est-ce de leur prise de position durant la dictature dont on se souvient le plus ?
Pour y répondre, elle fait un long détour par l’histoire de la Grèce contemporaine, depuis les années 20 jusqu’au tournant du siècle et la lecture de cette première partie prend une résonance particulière à la lumière de la crise actuelle. A ceux qui l’auraient oublié, Nathalie Katinakis rappelle les déchirements politiques, la violence extrême, la barbarie qu’a pu connaître la Grèce, la dictature sanguinaire de Metaxas et celle des colonels, le traumatisme de la guerre civile, et surtout les vagues de répression successives auxquelles répondaient en écho les mouvements insurrectionnels. La place Syntagma où se rassemblent aujourd’hui ceux qui protestent contre l’austérité est bien un lieu névralgique qui a connu d’autres combats, des combats dont on a parfois voulu effacer la mémoire. A cet égard, l’analyse de Nathalie Katinakis sur la « manipulation mémorielle » dont a été victime la résistance grecque est tout à fait stimulante.
Se pose alors la question : comment, dans ce contexte, deux artistes vont-ils se trouver, en l’espace de quelques années, promus au panthéon de la Grèce militante et salués comme des figures héroïques de la résistance à l’oppression ? Elle, Mélina : une comédienne célèbre pour son interprétation de deux femmes émancipées (Stella, la chanteuse de bouzouki du film éponyme de Cacoyannis et Ilya la prostituée de Jamais le Dimanche) ; lui, Mikis : un musicien original qui réinterprète à sa manière la tradition musicale populaire de son pays. Comment sont-ils devenus, l’un et l’autre, l’incarnation de la « grécité » ?
Nathalie Katinakis tente de répondre honnêtement à cette question qui est, on s’en doute, éminemment politique. Pour une part, ce sont, ironiquement, les oppresseurs eux-mêmes qui ont contribué, à leur corps défendant, à construire la statue de ceux qu’ils voulaient détruire : en interdisant la musique de Théodorakis, en privant Mercouri de sa nationalité grecque, en les condamnant l’un et l’autre à l’exil, ils leur ont décerné un brevet de patriotisme et une aura de martyr dont le peuple s’est immédiatement emparé.
A l’évidence, il faut aussi chercher dans la personnalité de ces « derniers héros grecs » les fondements de leur destin d’exception : Mélina, une « femme debout », Théodorakis, l’incarnation de la résistance à l’oppression, ont donné aux partisans de la liberté en Grèce, une voix et un chant. Leur charisme les a préservés de ce que Nathalie Katinakis appelle joliment « l’ingratitude de la mémoire ».
Reste la question de leur postérité. Faut-il ajouter au sous-titre du livre un point d’interrogation ? Faut-il espérer que surgissent aujourd’hui en Grèce de nouvelles figures héroïques ? « Malheur au pays qui a besoin de héros », répondrait Brecht…
C. Lacotte










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